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Énergie : l'abondance renouvelable face au piège des marchés fossiles

FocusIndustrie, économie et emploiPolitiques publiques
27 mai 2026

Dans un contexte marqué par une forte volatilité géopolitique et la flambée des cours des énergies fossiles, le système électrique français fait face à une dynamique singulière. Alors que les marchés à terme anticipent des tensions durables, l’abondance conjoncturelle de notre production engendre une recrudescence inédite de prix négatifs sur le marché journalier (ou marché day-ahead). Loin d’être une anomalie, ce paradoxe souligne un fait structurel : les énergies renouvelables électriques envoie un signal macroéconomique à prendre en compte pour protéger la compétitivité française et réussir l’électrification massive de notre économie.

Une dichotomie de marché : tensions à terme et abondance d’électricité …

Le marché européen de l’énergie est actuellement traversé par deux dynamiques qui peuvent sembler contradictoires, mais qui illustrent la réalité d’un marché intra-day fonctionnant au quart d’heure :

La persistance du risque géopolitique sur les prix à terme : Depuis le début du mois de mars, les tensions au Moyen-Orient et autour du détroit d’Ormuz ont fait bondir le gaz européen (TTF) de 30 à plus de 50 €/MWh. Avec des stocks sortis de l’hiver à des niveaux bas (environ 30 %), cette fragilité se répercute sur les prix de l’électricité à terme. En France, les contrats pour 2026 ont rapidement progressé de près de 10 €/MWh. Le scénario d’une tension durable, ponctuée de flambées tarifaires pour l’hiver 2026-2027, reste le plus probable.

L’enracinement des prix spot négatifs : à l’inverse, la stabilité des prix à terme masque une réalité de court terme marquée par l’abondance. Depuis le printemps, la France a connu des situations de surcapacité manifestes. La consommation est restée atone (environ 170 TWh en début d’année), tandis que la production a bondi grâce au rétablissement du parc nucléaire (+4 TWh) et à la croissance des EnR (+4 TWh). Cette offre excédentaire a fait exploser les prix spot négatifs en volume (+50 % sur un an en avril) et en amplitude, avec des records atteignant -500 €/MWh début mai.

Les énergies renouvelables : un amortisseur de volatilité indispensable

Face à l’instabilité des cours du gaz et du pétrole, les énergies renouvelables (éolien, solaire, hydraulique) ne sont plus seulement un levier de transition climatique, mais un véritable rempart économique. Bien que l’électricité soit aujourd’hui abondante, les 25 % de production renouvelable dans le mix français stabilisent le marché. En injectant sur le réseau une électricité dont le coût marginal est quasi nul, les EnR limitent mécaniquement le recours aux centrales thermiques fossiles lors des pics de demande, réduisant ainsi l’ampleur des flambées de prix. Par ailleurs, les contrats d’achat à long terme (PPA) adossés à ces capacités offrent une visibilité tarifaire cruciale aux industriels et aux collectivités. Sans cette composante renouvelable, l’économie française serait exposée de plein fouet à la volatilité des marchés internationaux, subissant des hausses du MWh beaucoup plus brutales.

Les défis de l’équilibrage : flexibilité et optimisation des actifs

Si l’abondance protège les prix, la multiplication des épisodes de prix négatifs soulève des défis économiques et techniques de premier ordre pour la gestion du réseau :

Le coût de la sous-optimisation : faire moduler le nucléaire et les renouvelables par manque de débouchés engendre des coûts, car cela empêche de faire produire de manière optimale des installations à coûts essentiellement fixes.

La participation à l’équilibrage : Il est nécessaire que tous les producteurs participent à l’équilibrage du système en temps réel. Des progrès considérables ont été réalisés en un an, avec 18 GW de renouvelables supplémentaires qui y contribuent désormais.

L’encadrement des arrêts et reprises : des évolutions législatives et réglementaires majeures visent aujourd’hui à encadrer les arrêts et reprises brutales de moyens de production lors des épisodes de prix négatifs.

La gestion de la tension par RTE : Le gestionnaire de réseau peut modifier le plan de production pour assurer la présence des centrales là où elles sont nécessaires, l’objectif étant de modifier la répartition géographique de la production et non d’en augmenter le volume global.

L’intégration de moyens de flexibilité, le stockage, la gestion intelligente de la demande et le couplage chaleur-électricité constituent des opportunités économiques significatives. Ils permettront de mobiliser utilement l’abondance renouvelable (notamment pendant les pics de prix négatifs) et de soutenir un pôle industriel compétitif.

Libérer le potentiel industriel des EnR pour soutenir l’électrification

L’électrification massive des usages (industrie, mobilité, chauffage) constitue la seule réponse structurelle aux crises énergétiques successives. Cependant, cette électrification ne doit pas être perçue comme un simple moyen d’absorber nos excédents actuels : le déploiement des EnR et la hausse de la demande électrique doivent avancer de concert. Sans une accélération de la production renouvelable, la nouvelle demande liée à l’électrification risquerait de recréer de fortes tensions sur les prix. Aujourd’hui, l’action publique française doit s’adapter à cette nouvelle donne industrielle et dépasser les débats partisans :

Simplifier l’environnement réglementaire : la réglementation actuelle renchérit le coût du MWh renouvelable : les grandes centrales solaires au sol, les parcs éoliens terrestres et les projets offshore sont ralentis par des procédures complexes, des exigences de garanties financières et des appels d’offres aux volumes restreints pour l’éolien terrestre.

Optimiser le soutien public : le modèle actuel est fragmenté. La France compte trois fois plus de petites installations sous obligation d’achat que de grands parcs industriels soutenus par des mécanismes performants (comme le complément de rémunération).

Redonner de la visibilité à long terme aux investisseurs : Les récents appels d’offres, notamment dans l’éolien terrestre, portent sur des volumes trop restreints pour structurer des chaînes de valeur industrielles robustes. Les stop and go et les instrumentalisations à des fins partisanes sont succeptibles de conduire à des destructions d’emplois massives à termes et à fragiliser les objectifs de neutralité carbone de la France.

En définitive, les énergies renouvelables électriques envoient est un signal fort aux marchés. En levant les freins structurels à leur déploiement, la France a l’opportunité d’optimiser sa souveraineté énergétique, de sécuriser ses capacités industrielles locales et de garantir à long terme un MWh compétitif pour ses citoyens et ses entreprises.